REGARDS
par Jean Marc Réol, janvier 2008

L’amateur d’art a aujourd’hui de nombreuses occasions d’assouvir sa curiosité pour la création contemporaine, tant la multiplication des expositions, dans le cadre des institutions comme dans celui des lieux privés est devenue un phénomène constitutif de ce que l’on nomme, en termes sociologiques, la consommation culturelle. La médiatisation des grandes expositions muséales, des foires, des biennales, amplifie cette tendance jusqu’à donner à croire que l’art contemporain, s’il n’est pas encore vraiment populaire, fait désormais partie de la culture des classes moyennes désireuses de paraître informées de l’air du temps. Il n’est pas sûr que cette impression positive d’une expansion continue de la réception de l’art contemporain résiste à une analyse sérieuse de son rayonnement réel dans la société au-delà des effets de mode, mais en tout cas le phénomène est assez insistant pour apparaître comme un marqueur notable de distinction pour « l’honnête homme » épris de son époque comme de son image.

Dans ce contexte en trompe l’œil, l’exposition consacrée à la collection réunie par Hélène Jourdan-Gassin ouvre une perspective intéressante sur une attitude qui se situe justement à rebours de la superficialité vaguement « branchée » caractérisant la notion de consommation culturelle évoquée plus haut parce qu’elle révèle une forme complexe d’engagement vis-à-vis de l’art, à la fois esthétique, intellectuelle et sentimentale, conduisant à une véritable expérience existentielle modifiant ensemble le cours de la vie sociale et celui de la vie personnelle. Esquisser l’histoire de la collection équivaut donc, d’une certaine manière, à rendre compte d’une double aventure, celle, subjective, d’un regard en évolution, celle, objective, du contexte socio-historique qui est son paysage naturel.

Si l’on a pu dire, en paraphrasant Pierre Bourdieu, que l’œil de l’amateur d’art est un produit de l’histoire reproduit par l’éducation, il faut entendre en loccurrence cette notion d’éducation non seulement comme le résultat d’une culture acquise pendant l’adolescence dans le cadre d’un milieu social et familial, mais aussi comme le trajet autodidacte d’une formation d’adulte au contact direct des artistes et des œuvres. Mais tous les amateurs d’art, s’ils parviennent quelquefois à un degré élevé de connaissance en la matière, ne deviennent pas pour autant tous des collectionneurs. Il faut pour ce faire que quelque chose se déclenche dans l’ordre du désir pour que le goût pour l’art, puissance génératrice mais abstraite, se transforme en volonté de possession des œuvres. Nous touchons ici à ce point de bascule psychologique où la distance physique et intellectuelle, inhérente au regard de l’amateur pris dans l’immatérialité rêveuse de son musée imaginaire, s’abolit dans le court-circuit qui matérialise l’extrême proximité avec l’œuvre, le moment où elle devient touchable, le moment de son appropriation réelle. En quelque sorte toute collection débute avec cet acte qui détermine un tête-à-tête particulier avec l’œuvre convoitée, soustraite non seulement à son auteur mais aussi à l’admiration potentielle des autres amateurs. On pourrait ainsi prétendre par plaisanterie que l’œuvre collectionnée est une forme de conquête métaphorisant la possession amoureuse sous la double figure de l’enlèvement, d’abord au père, ensuite aux rivaux. Mais la première pièce collectionnée porte aussi en germe une amorce passionnelle, au sens cette fois d’une compulsion de répétition, dans laquelle s’engage le collectionneur. La réussite du désir symbolisée par la conquête n’est en ce cas qu’un assouvissement passager qui, pour poursuivre la métaphore amoureuse, loin d’étancher la soif de possession, relance au contraire l’appétit du collectionneur dans un donjuanisme sans fin, comme s’il devait, fragment après fragment, à la manière d’un mosaïste, recomposer le visage éparpillé de sa passion pour l’art.

Même si le caractère subjectif de cette passion a une dimension psychologique évidente tissée de sublimation narcissique et de fétichisme, elle est aussi tributaire non seulement du moment historique où elle s’inscrit, mais encore des péripéties relationnelles qui la nourrissent. L’histoire de la collection d’Hélène Jourdan-Gassin est en ce sens exemplaire parce qu’elle accompagne un parcours personnel et professionnel qui remonte au début des années soixante-dix, au moment où elle s’engageait au côté du sculpteur-designer Gérard Rignault dans une activité de création d’objets et d’artisanat d’art qui lui a valu par la suite une certaine notoriété. C’est donc à partir de cette proximité naturelle avec le monde de la création qu’Hélène a construit sa relation aux artistes, au sein d’une scène niçoise historiquement très riche. Il faut se souvenir qu’à l’époque Nice était le lieu d’une effervescence de l’art contemporain où depuis le début des années soixante les protagonistes des Nouveaux Réalistes, puis de Fluxus et de Supports/Surfaces, avaient donné à la ville l’allure d’un laboratoire d’envergure internationale, ouvert sur les pratiques les plus expérimentales dans les domaines de l’objet, de la performance, de la peinture.

Pour sa part, à partir de la boutique Lola Gassin qu’elle a créée en 1978, Hélène a mis en place une série d’expositions où elle a montré, à côté de ses propres réalisations, celles de créateurs amis. La collection rend compte de cette activité initiale avec les belles pièces de Coville et Dejonghe. Presque simultanément son intérêt pour la peinture lui fait acquérir des œuvres de Vivien Isnard et de Patrick Lanneau. Ainsi, dès l’origine, la collection s’inscrit sous le signe de l’ouverture sur des problématiques artistiques très différentes. Isnard fut en effet, au sein du Groupe 70 qu’il a fréquenté, un des représentants de la tendance analytique et matérialiste dont Supports/Surfaces fut le mouvement phare à cette époque, tandis que Lanneau représentait au contraire le retour à une figuration néo-expressionniste dans la mouvance de la Figuration Libre du début des années quatre-vingt. Il est possible de suivre dans la collection le fil de cette opposition entre différentes formes des pratiques abstraites (Isnard, Miguel, Ibanez, Bouderbala, Doehler, Teisseire..) couvrant les deux décennies qui séparent 1980 de 2000 et un florilège nourri de références à la figure ou à l’image pour les mêmes périodes (Lanneau, Goiran, Brun, Moya, Pahlavi, Obrecht…). Ces deux tendances, dont l’opposition historique perd actuellement sa charge idéologique, forment l’axe majeur, principalement dédié à la peinture de la collection. Autour de cet axe se répartissent des pièces moins nombreuses, quelquefois très historiques comme celles de Ben, de Serge III, de Le Gac ou de Calzolari, quelques sculptures (Caminiti, Sommerhalter, Leung), quelques photos (Villers, Hayat, Schlör). L’ensemble est dominé par une majorité d’artistes niçois ou ayant travaillé à Nice et qui sont liés d’une manière ou d’une autre à l’activité de galeriste ou de commissaire d’exposition d’Hélène Jourdan-Gassin.
Il faut en effet rappeler qu’ayant successivement transformé son appartement puis sa boutique en galerie d’art entre 1984 et 1996, Hélène a été à l’origine de nombreuses expositions, participant efficacement à la promotion de la jeune scène artistique niçoise. Dans cet élan elle a aussi été à l’initiative avec Pierre Falicon, alors directeur de la Galerie des Ponchettes, de la création d’une foire d’art, dont la première session eut lieu en juin 1986, sous le nom d’Art Jonction, au Palais desExpositions de Nice. Cet événement qui se voulait ouvert sur une pluralité de formes d’art a pendant un temps porté témoignage de la vitalité de l’art contemporain sur la Côte d’Azur.

Successivement galeriste, entrepreneur d’événements, journaliste d’art, Hélène est toujours aujourd’hui commissaire d’exposition pour la nouvelle galerie Norbert Pastor. Cet activisme multiforme, marqué par la fidélité aux artistes qu’elle a montrés et collectionnés mais curieux des nouveaux talents qui émergent sur la scène de l’art, se reflète dans la collection, où chacune des œuvres témoigne d’un moment de son activité en faveur de l’art. Ce collectionnisme de proximité est aussi en un sens essentiellement affectif et intuitif, il se développe sans excès de système au gré des rencontres à un rythme qui est celui de la vie d’une personnalité libre qui a toujours su préserver, au cœur même de ses différents engagements, l’esprit de curiosité enthousiaste d’un véritable amateur d’art. Saluons, en un monde de plus en plus assujetti aux lois de la standarisation culturelle, l’élégance de cette liberté qui est aussi celle d’une forme naturelle de résistance au conformisme consumériste de l’époque aussi bien qu’aux effets institutionnels de la mode en art.